III. L'organisation et la recherche en archives littéraires: L'expérience de la Maison de la Littérature Péruvienne

  • María Rodríguez Jaime, Casa de la Literatura Peruana

Cet article vise à exposer les voies et les défis de la construction d’un département d’archives au sein d’un musée. La Maison de la Littérature Péruvienne1 est un musée et un centre culturel qui a émergé en 2010, tandis que l’espace d’archives et de conservation a vu le jour fin 2018. En d’autres termes, nous nous inscrivons dans une dynamique précédemment établie d’activités liées à la promotion de la lecture et au développement de nouveaux lecteurs ; d’espaces aux fonctions bien définies, telles qu’une bibliothèque publique et une équipe chargée de concevoir et de monter des expositions muséales ; ainsi que des enseignants et des médiateurs chargés de diffuser auprès du grand public, en particulier auprès des élèves de primaire et des enseignants, et diverses ressources pédagogiques permettant d’approfondir la littérature péruvienne. Dans cet univers de professionnels, pourquoi était-il important de réunir des Archivistes, et comment nous sommes-nous inscrits dans cette dynamique ?

Les expositions du musée sont l’une des principales activités de la La Maison de la Littérature Péruvienne. Elles abordent souvent un auteur péruvien ou un thème culturel littéraire. La recherche effectuée à des fins curatoriales commence par la cartographie des archives, c’est-à-dire la recherche et l’identification des archives contenant des documents intéressants autour du thème de l’exposition. Ces archives peuvent être des archives d’institutions telles que les municipalités, les gouvernements régionaux, les universités, les bibliothèques, à Lima et à l’intérieur du pays. Les archives personnelles hébergées par les familles, les parents ou les amis d’un écrivain sont également identifiées. Généralement, ce matériel constitue des archives peu connues contenant des documents inédits.

L’identification de ces archives et de leurs documents permet de construire la ligne éditoriale et curatoriale qui aboutit finalement à l’exposition du musée. Les expositions ont pour but de donner au public l’occasion de regarder de près une pièce originale ou qui ressort du domaine de l’intimité de l’écrivain. Cette pièce peut être exposée dans une vitrine ou sous forme de fac-similé : une reproduction à l’identique de l’original qui permet au spectateur de vivre non seulement une expérience de lecture mais également une expérience sensorielle.

En ce sens, même avant l’arrivée des professionnels de l’archivage, la Maison de la Littérature Péruvienne a attribué un rôle central aux archives : elles ne sont pas seulement le protagoniste de l’exposition muséographique, mais aussi la première source, essentielle en vue d' approfondir la connaissance de l’auteur ou du thème littéraire. Les archives sont cartographiées, reconnues, visitées et étudiées, et des liens sont créés entre elles et les documents qu’elles contiennent. Il s’agit de faire parler les archives.

Lors de la création du département des archives et de conservation à la Maison de la Littérature Péruvienne, la première étape a consisté en l’organisation de la documentation accumulée : on y trouvait des documents en dépôt, des objets en vrac ayant été donnés ou faisant partie d’expositions, des journaux, des revues, des peintures, du matériel audiovisuel, des archives complètes prêtées au Musée, ainsi qu’un grand nombre d’images numériques sur des disques durs externes.

À partir de l’évaluation de la documentation et du patrimoine, deux groupes principaux ont été établis : les collections et les fonds d’archives :

  • Collection Maison de la Littérature Péruvienne :

    Selon la norme ISAD-G International Standard for General Archival Description (2000), une collection se définit comme “l’ensemble artificiel de documents accumulés sur la base d’une caractéristique commune sans tenir compte de leur provenance”. (p.16).

    La collection de la Maison de la Littérature Péruvienne est principalement constituée de dons ou de biens créés pour une activité spécifique. Nous noterons particulièrement des pièces telles que la machine à écrire appartenant à l’écrivain Magda Portal, une réplique identique de l’imprimerie utilisée par Manuel González Prada pour imprimer l’œuvre Minúsculas, et la collection de l’imprimerie Minerva, donnée à la Maison de la Littérature Péruvienne en 2016, composée d’une machine à écrire acquise par José Carlos Mariátegui en 1925 et d’un total d’environ 3000 caractères mobiles en bois et pochoirs en métal.

    Certaines de ces pièces sont exposées, d’autres sont conservées en fonction des matériaux qui les composent, et leur contrôle se fait par un inventaire.

  • Fonds d’archives : Selon la même norme, un fonds se définit comme “l’ensemble des documents, quel que soit leur type ou leur support documentaire, produits de manière organique et/ou collectés et utilisés par une personne physique, une famille ou une entité dans le cadre de ses activités et fonctions de producteur.” (p. 17).

La Maison de la Littérature Péruvienne possède les collections d’archives suivantes :

  • Les archives personnelles des écrivains pérviens Blanca Varela et Alejandro Romualdo.
  • Les archives des Éditions Sarita Cartonera, comme premier exemple d’un fonds d’archives d’une institution liée à la littérature péruvienne.
  • La collection de la Maison de la Littérature Péruvienne, qui rassemble la documentation produite par l’institution tout au long de son histoire, en particulier les séries d’expositions du musée.

Afin de construire une dynamique de travail réellement interdisciplinaire et dialoguante, il était essentiel que l’équipe d’Archivistes et de conservateurs diffuse des concepts et des outils de base pour le travail d’archivage, ce qui permettrait aux autres spécialistes de valoriser les apports de la discipline et de les ajouter à leurs propres processus :

  • La terminologie archivistique. Il était nécessaire d’expliquer les concepts de fonds et de collection, leurs différences et leurs caractéristiques organisationnelles.
  • Les principes et les règles propres à l´archivage, notamment le principe de la provenance ou de respect de l’origine des documents, selon lequel il est essentiel de connaître l’histoire de la personne et de l’institution qui les ont produits pour en organiser les archives.
  • Les processus techniques qui sont exécutés de manière ordonnée et systématique. Les institutions font généralement primer la numérisation sans reconnaître les autres processus, tout aussi importants et nécessaires, qui la précèdent, comme la classification et le tri.
  • La conservation a été l’un des processus les plus partagés et internalisés avec les collègues. Dans le passé, la conservation était considérée comme une tâche à effectuer avant le montage d’une exposition dans un musée. Il est désormais admis que la conservation, et en particulier la conservation préventive, est un processus qui traverse toutes les étapes de l’exposition, depuis le début de la recherche, le commissariat d’exposition, la muséographie, le montage, le suivi pendant toute la période de mise en scène, et enfin le démontage.
  • Les instruments descriptifs. Comme l’a dit Antonio Heredia (1991), il y a une disproportion entre les demandes et les services d’information ; phénomène qui n’est pas seulement dû au fait que institutions génèrent plus d’informations, mais qui trouve également son origine dans l’augmentation du nombre d’utilisateurs. D’autre part, il existe l' idée préconçue que le seul moyen de connaître une archive est le catalogue qui décrit les pièces ou les unités documentaires.
    Afin d’y remédier, nous proposons une description à plusieurs niveaux qui récupère d’abord les informations de fonds : sur les archives et leurs producteurs, la biographie ou l’histoire de l’institution, des informations sur le contexte dans lequel la documentation a été produite, et l’histoire du développement des archives. Ce type d’instruments permet non seulement de décrire et de rendre accessible un plus grand nombre de fonds d’archives en un temps bien moindre, mais également d’offrir des informations nouvelles et très riches pour la recherche au sujet d’un(e) écrivain(e), de se pencher sur les liens qu’il entretenait avec ses archives, sur sa trajectoire et sur son contexte.

Quand nous avons réalisé cet exercice de ce dialogue interdisciplinaire, il a été important de faire tomber certains préjugés sur les archives. Lors d’une réunion d’équipe, certains collègues nous ont mentionné que l’important était de “désarchiver les archives”, reprenant ainsi les propos de Patricia Funes qui, à partir d’une étude des archives de la Direction des renseignements de la police de la province de Buenos Aires (DIPPBA), suggère de les ouvrir et de les rendre accessibles afin qu’elles remplissent leur fonction de garantes des droits, c’est-à-dire qu’à travers cette documentation, les réparations et la recherche de la vérité et de la justice pour les victimes de la dictature argentine puissent être effectives. Bien que Patricia Funes se réfère aux archives de la répression, l’appel à désarchiver les archives repose sur un préjugé bien ancré, selon lequel les archives sont perçues comme des espaces fermés et inaccessibles, dépourvus d ́instruments de description permettant d’appréhender les documents qui y sont conservés, inconnus ou seulement connus de quelques chercheurs et universitaires.

Nous nous sommes attachés à démonter ce préjugé, prémisse nous permettant de prouver que nous pouvions travailler de manière interdisciplinaire avec d’autres spécialités de l’institution, pour l’engagement d’archives ouvertes, la mise en œuvre des meilleures conditions d’accès à un public large et diversifié, et avec des instruments descriptifs facilitant l’exploration et la connaissance intégrale des archives.

Le projet de Dépôt

Le Dépôt Institutionnel est un projet de la Maison de la Littérature Péruvienne qui s’inscrit dans le mouvement de la science ouverte et de la promotion de l’accès ouvert, c’est-à-dire “l’accès en ligne, gratuit pour tout utilisateur, sans obstacles techniques (tels que l’inscription ou la connexion obligatoire sur des plateformes spécifiques) aux publications issues de la recherche, telles que les articles et les livres”. (CONCYTEC, 2021, p.6)

Ainsi, nous nous engageons à rendre accessible, par le biais d’une plateforme numérique, la documentation que la Casa de la Literatura Peruana produit et conserve. Nous contribuons ainsi à la culture et à l’éducation du pays, car il s’agit du premier dépôt national exclusivement consacré à la diffusion ouverte et numérique de matériel sur la littérature péruvienne.

Le premier projet du Dépôt consiste en la mise en ligne de l’exposition permanente_ Intensidad y altura de la literatura peruana_ (Intensité et hauteur de la littérature péruvienne), qui propose un voyage à travers l’histoire de notre littérature autour de l’axe de la construction des identités. L’exposition a été inaugurée en 2015 et sa préparation a duré environ un an ; pendant cette période, les recherches ont été assez poussées, des dizaines d’archives et de bibliothèques ont été visitées, diverses sources primaires de différents supports ont été compilées, et une grande quantité de documentation de recherche, curatoriale et muséographique a été produite.

À travers ce projet, nous cherchons à mettre à disposition des utilisateurs les premières sources auxquelles nous avons pu remonter, et leurs institutions de provenance, non seulement pour les faire connaître comme objets d’étude, mais également afin de mettre en valeur les archives de la littérature péruvienne, diffusées à niveau national, en rendant visible leurs institutions, leurs archives et leurs collections particulières de provenance. Nous tâchons également, à travers ses documents, de visibiliser les processus menés par la Maison de la littérature péruvienne, afin de faire comprendre les méthodes qu’elle occupe lors de la création d´une exposition muséale, son approche de la littérature péruvienne, et la façon dont elle procède pour établir les critères de construction d’une mémoire institutionnelle. Nous espérons que ce projet soit prêt d’ici la fin de l’année 2022.

La construction de ce dépôt, comme le mentionne Mariana Nazar (2021), consiste à réfléchir et à décider de rendre publiquement accessibles non seulement les sources primaires trouvées au cours d’une recherche, mais aussi les archives produites par les équipes de travail elles-mêmes. Il s’agit d’un défi dans la mesure où il faut garantir : la mise aux normes de ces documents (qui n’ont pas été construits, à l’origine, en vue d’une diffusion publique), la régularisation des licences d’utilisation publique par chacun des auteurs, et enfin, la construction des métadonnées descriptives permettant aux utilisateurs d’accéder à ces documents.

Il est également important que les Archivistes participent à ces réflexions, avec les cadres théoriques et méthodologiques qui nous sont familiers, et avec les principes directeurs du libre accès dans nos pratiques archivistiques.

Bibliographie :

CONCYTEC (2021). Lignes directrices pour les dépôts institutionnels du réseau national de dépôts numériques en libre accès pour la science, la technologie et l’innovation. (RENARE)

http://repositorio.concytec.gob.pe/bitstream/20.500.12390/2231/1/VERSI%C3%93N%20FI NAL%20-%20GUIA%20ALICIA%202.0.1%20-%20ENERO%202021.pdf

Funes, Patricia (2008). Desarchivar lo archivado. Hermenéutica y censura sobre las ciencias

sociales latinoamericanas. Iconos. Revista de Ciencias Sociales, (30),27-39. https://www.redalyc.org/articulo.oa?id=50903003

Heredia Herrera, Antonia (1999). Archivística General: teoría y práctica. (5° ed.). Diputación Provincial de Sevilla. https://alexavidal.files.wordpress.com/2015/07/archivisticageneralteoriaypractica- antonia-heredia-herrera.pdf

ISHIR, CONICET (17 de diciembre de 2021). Nota al pie. Archivo en poder del autor. [Video]. YouTube. Mariana Nazar: Nota al pie. Archivo en poder del autor

Norme ISAD-G Norme générale internationale pour la description archivistique (2000) _ _

https://www.culturaydeporte.gob.es/dam/jcr:2700ee49-7b45-40c1-9237- 55e3404d3a3f/isad.pdf

Notes


  1. Page web de la Maison péruvienne de la littérature : http://www.casadelaliteratura.gob.pe/ ↩︎